Pas besoin de quitter la route des yeux pour être dangereusement distrait. Selon une nouvelle étude, la seule charge cognitive peut modifier l'endroit où regardent les conducteurs, leur vitesse de réaction et la régularité de leur conduite lorsqu'un piéton représente un danger potentiel.


Publiée dans Accident Analysis & Prevention, l'étude a fait passer à 38 conducteurs titulaires du permis des tâches de conduite simulée sous des niveaux croissants de distraction cognitive. Les résultats montrent que le risque augmentait étape par étape avec la charge mentale, tandis que les conducteurs adaptaient de moins en moins leur comportement aux différentes situations impliquant des piétons.


<h3>Le déroulement de l'étude</h3>


Les chercheurs ont étudié deux types de conflits potentiels entre véhicule et piéton. Dans le premier, un piéton près du terre-plein central pouvait traverser de façon inattendue, un danger relativement visible. Dans le second, un piéton se trouvait dans une zone masquée près d'un passage non régulé par des feux, ce qui rendait le danger plus difficile à évaluer.


Les participants ont conduit dans une situation de référence sans tâche secondaire, puis ont réalisé trois tâches de distraction de difficulté croissante. L'expérience utilisait un simulateur de conduite SIMLAB avec le logiciel SILAB, tandis que des lunettes Tobii Pro Glasses 2 enregistraient les mouvements des yeux. Les données de contrôle du véhicule et les réactions aux dangers étaient recueillies en même temps.


Les chercheurs ont ensuite combiné mesures de perception visuelle, mouvements du véhicule et prise de décision. Une fenêtre temporelle glissante et des méthodes d'apprentissage automatique leur ont permis d'estimer en continu l'évolution de la distraction et du risque, plutôt que de s'appuyer sur une mesure unique.


<h3>Sans distraction, les conducteurs s'adaptaient</h3>


Sans tâche secondaire, les conducteurs se comportaient différemment selon le type de menace.


Le scénario du piéton partiellement caché entraînait une charge visuelle plus forte, un balayage plus large de l'environnement et une conduite plus prudente que la traversée plus visible. Les conducteurs ajustent donc normalement leur stratégie selon l'incertitude ou la difficulté du danger.


Cette souplesse a commencé à s'affaiblir à mesure que les exigences cognitives augmentaient.


<h3>Une attention de plus en plus étroite</h3>


Plus les tâches secondaires se compliquaient, plus les participants concentraient leur regard sur la zone située juste devant eux au lieu de balayer l'ensemble de la route.


Les fixations prenaient plus de temps, le freinage était retardé et le contrôle du véhicule devenait moins ordonné. Dans le même temps, les différences de comportement entre les deux scénarios s'estompaient peu à peu.


Dans la condition cognitive la plus exigeante, les conducteurs réagissaient aux deux dangers de façon de plus en plus similaire. Autrement dit, une forte charge mentale semblait réduire leur capacité à adapter leur conduite au risque précis qui se présentait.


<h3>Le risque augmente avec la charge mentale</h3>


Le modèle en temps réel a montré une hausse par paliers du niveau de distraction et du risque estimé à mesure que la difficulté augmentait.


Le risque devenait aussi plus instable sous la charge cognitive maximale. Les écarts de risque maximal entre les deux scénarios avaient presque disparu, ce qui confirme qu'une distraction intense peut submerger les réponses habituelles que les conducteurs adaptent à chaque danger.


Les chercheurs parlent de couplage non linéaire : la distraction et le danger piéton ne s'additionnent pas simplement, leur interaction modifie l'ensemble du processus perception-décision-contrôle.


<h3>Pourquoi ces résultats comptent</h3>


Pour les conducteurs, l'étude souligne une distinction importante entre distraction visuelle et distraction cognitive. Une personne peut regarder la route tout en étant mentalement absorbée par une autre tâche exigeante, alors que sa capacité à balayer l'environnement, à repérer un danger et à réagir correctement se dégrade déjà.


Ces résultats pourraient aussi améliorer les technologies de surveillance et d'aide à la conduite. Des systèmes capables de détecter les changements de regard, de mouvement du véhicule et de prise de décision pourraient adapter leurs alertes à l'état mental du conducteur et à la situation de trafic.


L'expérience a été menée sur simulateur avec 38 conducteurs : ses résultats ne doivent pas être considérés automatiquement comme une mesure précise du risque d'accident dans la circulation réelle, qui implique des conducteurs, des environnements et des imprévus bien plus variés.


L'étude apporte néanmoins un enseignement utile : la distraction ne se résume pas au fait de regarder ou non la route. Quand la charge mentale augmente, la façon dont les conducteurs traitent les dangers peut changer progressivement, les rendant moins capables de réagir différemment face à des dangers différents.